business techno matters: ou comment ceux qui ont le plus sacrifient le moins

par frankie decaiza hutchinson

Traduction par Joseph Leca

« Je pense qu’il est temps pour nous de remettre la nuit en marche ! », m’a dit un promoteur de Brooklyn qui m’invitait à une rave, comme si la décision nous appartenait. Les tensions raciales et la pandémie ont mis la lumière sur une triste réalité – pour certains promoteurs, la sûreté des clubs n’a jamais été une priorité. En particulier pour ceux disposant des plus grandes ressources, et que l’argent et les “g0oD vIbEs” animent exclusivement. 

Il importe de faire le distinguo entre les quelques raves undergrounds ayant eu lieu à New York pendant la pandémie de COVID-19, et le complexe industriel de la « business techno ». Les premières, bien que déplorables et dangereuses, n’ont pas atteint les niveaux de profitabilité   qu’enregistrent très vraisemblablement les évenements européens, si l’on se réfère aux cachets des DJs stars, à la taille des événements en question, et au déploiement des moyens de production. Cet état de fait ne légitime la tenue d’aucun événement ne respectant pas les mesures de sécurité; et je ne crois pas qu’il puisse exister un argument assez fort pour justifier la tenue de ces événements compte tenu des données médicales limitées et instables auxquelles nous avons accès. Mais nous ne pouvons pas faire l’examen de cette industrie (ou de n’importe quelle industrie) sans nous attarder sur la concentration de l’argent et du pouvoir, et sur l’idée que les personnes en capacité de faire de plus grands sacrifices devraient s’y atteler. Au sein de la scène européenne, les gens se préparent plus rapidement que partout ailleurs à « retourner » dans ce nouvel univers estampillé COVID.  Des vidéos qui circulent en ligne témoignent d’un mépris total des mesures de distanciation sociale, et de l’absence de toute prise de responsabilité ou d’engagement quand aux problématiques actuelles d’appropriation et de marchandisation de la musique noire. Nous avons ainsi constaté la démarcation de la communauté « business techno », laquelle nie fondamentalement l’existence de toute forme d’oppression. 

Les platitudes habituelles, telles que « ce n’est que de la musique » ou l’intemporel « positive vibes only »  ne sont portées en étendard que lorsque la communauté business techno est sous le feu des critiques, et ne représentent pour elle aucune sorte de sens ou de symbolique profonde. Elles sont utilisées comme un bouclier permettant d’éviter de regarder en face la dure réalité, la réalité de la business techno comme énième avatar de la suprématie blanche et du capitalisme, et non l’opposante qu’elle aime s’imaginer être. 

De nombreux Djs et promoteurs de la communauté business techno ont partagé ces embarassants carrés noirs “solidaires”, lesquels étaient dispensables avant-même que le mouvement #blackouttuesday ne commence. Des personnes noires avaient prédit à quel point cette posture serait vide de sens, et à quel point une initiative aussi simpliste allait facilement se retourner contre l’organisation de véritables initiatives anti-racistes. J’ai critiqué une DJ pour une légende que je considérais raciste. Après quoi j’ai dû subir les représailles de ses fans, lesquels développaient un argumentaire de l’ordre du « laisse la tranquille, elle a déjà posté a propos de Black Lives Matter ». Ils faisaient évidemment référence au carré noire qu’elle avait partagé sur ses réseaux, et pas à d’éventuels exemples concrets d’initiatives anti-racistes. La lutte et l’engagement politique des noirs devenaient alors un produit de plus, intégré à une culture déjà construite autour de la marchandisation de la musique noire.   

Quand mon agence a appelé à contribution financière pour nos DJs au chômage technique du fait du COVID-19, l’initiative a été reçue par des injures et des moqueries venant principalement de la scène européenne. Quelques mois plus tard, un club européen a rassemblé 180.000 livres de dons, dans le but de sauver un bâtiment menacé de fermeture définitive par la pandémie. Pour moi, ce fut un véritable éclair de lucidité: la vie humaine aurait moins de valeur que le ciment. De la même façon que l’incendie de Notre Dame a pu rassembler un milliard de dollars dans un monde où des gens n’ont rien à manger. La valeur accordée à un bâtiment, contre celle accordée à des personnes en difficulté, et en ce qui nous concerne des artistes principalement membres des communautés noires, POC, queer et trans, est simplement ahurissante. 

Personne ne veut critiquer les plus riches de notre scène. Bien entendu, la plupart sont des personnes blanches ayant le plus profité de l’exploitation de la musique noire, tout en en sacrifiant le moins possible. J’ai tweeté récemment a propos de l’une de ces Djs les plus fortunés, laquelle retournait sur scène après cinq mois. J’ai demandé s’il n’était pas possible, compte tenu de leurs cachets exorbitants et de leur influence sur leurs communautés, de sacrifier cinq mois de DJing supplémentaires, pour la sécurité sanitaire de la scène globale. Si certaines réactions allaient dans le même sens, d’autres mettaient un point d’honneur à défendre ardemment les plus riches et les plus privilégiés. Si, alors que nous vivons dans un régime capitaliste, il est interdit de critiquer un.e riche pendant une pandémie affectant et tuant principalement les personnes les plus pauvres, quand exactement sera-t-on autorisé à le faire?

« J’ai vu tellement de djs de France, d’Italie et de New York (que des foyers de corona) jouer dans des raves énormes, et je ne valide pas tant que cela n’est pas safe, mais je ne vois que le torrent de haine contre Amelie et les gens focalisés sur sa richesse et ses gros cachets… »  

« Et tu attaques cette personne juste parce qu’elle est riche ? » En fait – oui. En quoi cela ne serait pas une raison suffisante pour être critique envers quelqu’un, dans un monde où l’exploitation et les inégalités dans le partage des richesses sont la norme. On trouve également ceux qui proclament « mais c’était légal », comme si la légalité était un compas moral ou éthique fiable, dans un contexte appelant à mettre fin aux financements de la police et à abolir les prisons. 

« Je comprends pas, l’événement où elle a joué était illégal ? Si oui, c’est honteux. Si non, pourquoi la blâmer ? Parce qu’elle a de l’argent ? Ici à Berlin, le COVID n’a jamais été un gros problème, et les petits bars et les événements en extérieur sont OK. »

On rencontre sinon l’éternellement ignare : « en quoi est-ce différent d’une manifestation ? ». Disons que l’une est essentielle, pas l’autre. L’une combat explicitement le système capitaliste raciste au cœur d’une pandémie tuant de façon disproportionnée les personnes noires et de couleurs, pas l’autre. Ou bien encore, le cynique : « de toute façon il n’y a eu que 200 morts dans notre ville ». Depuis quand 200 morts est devenu une quantité négligeable ? Tellement négligeable que tu préfères mettre ces personnes en péril juste pour pouvoir faire la fête. Au regard du profit et de l’hédonisme, c’est insignifiant, alors autant s’amuser sans y penser ?!

« Je n’ai vu personne gémir quand les connards de BLM étaient dans la rue par centaine sans masques etc… les double standards dans toute leur splendeur. »

Il existe un mouvement nécessaire et plus que légitime pour remettre les artistes noirs au centre de la musique techno. L’ampleur du blanchissement et de la marchandisation de la techno continue d’être mise à jour. La démonstration de la façon criminelle avec laquelle les artistes noirs sont bookés, payés et représentés en comparaison d’avec leurs collègues blancs, est une profonde injustice et induit des réparations. Une vague de personnes noires (et quelques alliés) ont partagé leurs expériences et mis en place des ressources libres d’accès afin de rendre la scène plus inclusive, et soutenir et développer l’engagement anti-raciste, de façon à protéger les personnes les plus vulnérables de notre scène. Prendre acte de ces grandes raves en Europe, prenant place sans la moindre distanciation sociale, à peine quelques masques et presque aucun artiste noir à l’horizon parmi les bookings, pose la question de l’empathie qu’il est possible d’insuffler chez les autres. Comment faire naître les changements ou les effets substantielles nécessaires pour espérer sauver des vies, et développer une scène activement opposée aux racismes ?